Cette fois, les Dix — le surnom des membres de l’académie Goncourt — se sont surpassés. Nous « fourguer » comme ça, à quelques encablures de la remise du Goncourt, décerné aujourd’hui à 13 heures chez Drouant, place Gaillon dans le IIe arrondissement de Paris, une liste de quatre finalistes aussi sioux relève du grand art. « Les quatre ont leurs chances », constatait-on encore vendredi dans l’une des maisons d’édition concernées.
Revue des troupes. D’un côté, échappé dès le départ, aspiré par la caravane publicitaire des médias, Jean-Philippe Toussaint, un nom de circonstance pour un prix remis en novembre, avec « Nue » (Editions de Minuit). Trois atouts majeurs. Une stature d’écrivain reconnu qu’il faudra bien récompenser un jour. Une fin de tétralogie — « Nue », plongée dans le sentiment amoureux autour du personnage de Marie, boucle la boucle d’une longue entreprise romanesque. Cerise sur le gâteau, l’éditeur le plus chic de Paris : Marguerite Duras et son « Amant » ont connu la gloire à cette adresse, Samuel Beckett et Claude Simon y ont décroché le prix Nobel, Jean Rouaud y a vu son destin de kiosquier transcendé.
Lemaître course Toussaint
Toussaint était donc Goncourt plein pot lorsqu’un candidat, profitant d’une bordure par plein vent, s’est faufilé en tête de course. Il s’appelle Pierre Lemaître. Il courait jusqu’alors dans les critériums du roman noir. Et là, paf, à l’aube du centenaire de la Grande Guerre, Lemaître a dégainé une histoire de poilus rescapés du carnage à qui la France n’a rien su dire d’autre que « ciao, bye-bye et à la revoyure ». Résultat, ils ont monté l’arnaque du siècle pour se venger. Fort de ce turbo intitulé « Au revoir là-haut », Lemaître, publié chez Albin Michel, est venu prendre la roue de Toussaint, puis il a placé un costaud démarrage qui en a fait, cette semaine, le grand vainqueur de la revue « Livres Hebdo », bible incontestée de la profession.
Mais une vue d’hélico a signalé tout à coup le maillot d’un outsider, un apprenti Froome, discret, balançant la tête avec un rythme de petit taureau : Frédéric Verger. Un premier roman, « Arden ». Le nouveau Alexandre Jenni de la littérature. Le Jonathan Littell du baroque. A l’inverse de Lemaître, son livre n’est pas grand public, mais il révèle un grand auteur et un thème puissant. Dans un pays d’Europe centrale, à l’aube des premières offensives nazies, deux auteurs d’opérettes envisagent, comme un salut, une œuvre salvatrice. Grand culot et grand souffle. Verger est remonté il y a huit jours comme une bombe dans les pronostics. Les Goncourt aiment cette catégorie de routier sprinteur.
Quant au quatrième gagnant possible, c’est une gagnante, Karine Tuil. Elle court chez Grasset avec « l’Invention de nos vies », un roman qui repose sur une imposture d’identité. C’est sans aucun doute le livre le plus ambitieux de la romancière. Depuis 2005 et « Trois Jours chez ma mère », de François Weyergans, Grasset est affamé de Goncourt. Les académiciens se fendront-ils d’un « honneur aux dames »?
NDLR 20 minutes.
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